“Vechernyaya Moskva (Moscou Soir)” écrit sur la vie d'artiste du peintre russe Nikolaï Kouzmine 
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"Vechernyaya Moskva (Moscou Soir)" écrit sur la vie d'artiste du peintre russe Kouzmine
et sur son exposition personnelle « Le lien des temps »

 

 

Samedi 17 mai 1997

 

Le journal « Vechernyaya Moskva » (« Moscou Soir »), « Garçon, je passais la nuit à la gare, pour aller voir la Galerie Tretiakov », entrevue d'Evgueny Nekrasov avec l'artiste, tirée de la série « Ceux qui vivent sur un nuage ».

Illustrations :
1) « A l’église paroissiale de Kroutitsky »
2) « La tour du monastère Simonov »
3) « Soirée hivernale »

Nikolaï KOUZMINE

GARÇON JE PASSAIS LA NUIT À LA GARE POUR ALLER VOIR LA GALERIE TRETIAKOV.

Il y a des peintres qui vivent sur un nuage. Les musiciens, en ce qui les concerne, s’y essayent souvent, mais cela leur réussit plus rarement.

Mais les peintres – ceux sur un nuage – conversent peu avec les mortels, et de quoi donc parleraient-ils avec nous ? De nos valeurs ? J'ai construit ma maison, planté un arbre, élevé mon enfant, mis ma maison en travaux, coupé l'arbre, qui a vieilli, me suis disputé avec mon fils, qui ne s'en souvient pas... L'habitant du nuage se déconnecte, et se met à penser, peut-être, qu'il y a deux mille trois cents ans un certain Praxitèle a façonné l'Aphrodite de Cnide. Beaucoup l'apprécient encore.

Si un mortel essaie de parler des valeurs d'un peintre, il lui deviendra clair que de tels mots ne peuvent exister.

Pour nous le charbon est noir, le sucre blanc, mais pour l'habitant du nuage, ils contiennent des dizaines de tons, pour lesquels on ne peut imaginer de dénomination.

Pour cette raison, je crains les peintres. J'ai avec eux la barrière de la langue. Soit ils nous tourmentent de mots qui n'existent pas. Soit je me sens comme un idiot clinique, à qui l'on doit expliquer : « C'est l'église de Basile-le-Bienheureux, là une maison villageoise, et ici la rue Ostozhenka... ».

Et j'allai moi, mortel, voir Nikolaï Kouzmine à son exposition à la Maison Centrale des Artistes.

Première exposition personnelle depuis neuf ans – telle un certificat de complète absence de débrouillardise. Un touchant petit bouton bien fermé sur un col sans cravate, et des tableaux dont nous parlerons plus loin, tout cela me suggérait que j'étais tombé sur l'habitant d'un nuage. On a beau vouloir paraître intelligent et connaisseur, utilisant obligatoirement dans sa première question le mot « coloris », pour moi tout s'est passé complètement autrement :

En général, le public aime s'il y a du réalisme, c'est-à-dire comme si tout était peint tel une carte postale.

Certains disent : pourquoi une telle rudesse, un tel gribouillage, tout en taches... Une fois, j'ai commencé à dessiner au crayon sur de grandes toiles. Et mon père m'a dit : les toiles que tu as sont-elles vraiment grandes ? Va voir auprès des artistes qui sont à la foire, eux en ont de grandes !

Et à la foire de Nijni composaient Vroubel, Korovine, Serov. Mon père accompagné de son père s'y rendait et voyait comment les peintres travaillaient : ils versaient la peinture dans des seaux et l'étalaient avec un énorme pinceau – ainsi faisaient, disait-il, les vrais artistes. Assurément, ils peignaient réellement avec une telle liberté, et cela m'est resté : on doit peindre librement. Un artiste doit être libre.

La glace s'est brisée, et les tableaux prennent toute leur histoire. « La maison du village » raconte la maison parentale à Nijni-Novgorod – une maison claire, la maison de l'enfance, avec dans ses fenêtres le reflet du soleil, mais les vitres sont aveugles et l'ombre épaisse, allongée là où elle ne devrait être.

Ma mère est morte, et mon père est décédé il y a longtemps...

Maintenant d'autres personnes vivent-elles là-bas ?

Ma soeur. Elle vient me voir de temps en temps.

Cela, vous l'avez peint sur le vif ? Cela ressemble plus à un souvenir.

Je peins tout sur le vif. Mais cette rapidité n'est pas celle du vif, au contraire, vous vous en souvenez, cette rapidité, c'est l'impression du vif, ma sensation, mon émotion, mon image... Mais regardez ici l'intérieur de cette maison : les photos dans le grand cadre...

Et cela, c'est vous ?

C'est moi. Et là, c'est une pomme. C'est pour moi le meilleur symbole, la pomme. C’était encore cette chanson : « Pomme rouge, couleur de rose, tu m'aimes ou ne m'aimes pas ? » C'est une chanson d'enfant... Paris, quand tu as choisi la beauté, qu'as-tu donné en échange ? La pomme, symbole de reconnaissance pour la beauté. Pour l'ardeur, l'oiseau. Pour le temps, les horloges à balancier... Nous traversons maintenant la salle suivante, et là se dresse Big Ben l'anglaise. Pour moi c'est le lien avec les horloges « Pavel Boure » - j'ai été bercé par leur son. Ou alors, encore en Angleterre il y a des coqs dans chaque cathédrale, et pour nous les coqs, c'est dans Pouchkine, « Le Coq d'or »... C'est étonnant comme tout est lié. Aussi mon exposition s'appelle « Le lien des temps ».

Mais comment avez-vous atterri en Angleterre ?

C'est un destin d'artiste – un destin fortuit. Je peignai à l'église du Sud-Ouest dédiée à l'Archange Michel. Une belle église – les églises sont toutes belles. Je peins. C'est l'hiver. Un homme s'approche, habillé modestement, se tient debout, sans déranger. Mais c'est une longue histoire, de peindre un tableau. C'était pour une demi-journée, et il faisait froid, il était gelé. J'ai le sentiment qu'il veut me poser une question mais, comme je l’ai compris après, il ne comprend pas le russe, lui-même vient du Danemark. Mais il est né en Angleterre.

Pour faire court, il a vu mes toiles et m'a invité au Danemark et en Angleterre. Il s'appelle Harry, il est à l'accoutumée professeur d'université, sans beaucoup d'argent selon les mesures occidentales, mais un homme intéressant. Et le Danemark... De nouveau le lien prend tout son sens. Autrefois j'aimais lire Andersen, et Harry m'a emmené là où se trouve le mémorial d'Andersen, là où se trouve l'univers des contes.

Qu'attendez-vous de cette exposition ?

Je n'en attends rien en particulier, je comprends que la vie, c'est quelque chose de compliqué. Je veux simplement montrer mes tableaux pour le jubilé de Moscou, qui m'a fait grandir et m'a élevé.

Mais depuis quand vivez-vous à Moscou ?

Depuis 1965, quand je suis entré à la « Stroganovka ». Mais il se trouve que Nijni-Novgorod est assez proche de Moscou. Je suis allé à la Galerie Tretiakov quand j'étais adolescent. Tu passes la nuit dans la gare, tu te laves dans les toilettes et pars visiter la Galerie Tretiakov... Tous les peintres, évidemment, aiment la Galerie Tretiakov. Moi je l'aime depuis l'enfance.

Assurément, votre âme est à la fête ?

La fête ce sont mes proches qui l'ont faite, ma femme et ma fille. On donne par égoïsme, quand on l'organise soi-même.

C'est la première fois que je vois autant de mes tableaux. Dans l'atelier tu vois une ou deux toiles, et il est nécessaire à l'artiste de se retourner de temps en temps, pour regarder ce qu'il fera après... Je tente d'arriver à comprendre cela : qu'est-ce-que la vie ? Est-il possible d'incarner la vie dans un tableau sans un travail personnel, artistique, de transmission, pour parler franchement.

...Il sourit avec des yeux d'enfant. Comme s'il n'y avait rien de plus habituel que ces questions sur le secret de l'univers. Qu'est-ce-que la vie ? Si en général la réponse peut exister, quelqu'un pourra toujours venir le trouver, lui, l'habitant du nuage.

Evgueny NEKRASOV.
Photo d’Alexandre ABAZA.
Pour « Vechernyaya Moskva »

 

 

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